Le Pont des Arts

Si Brassens chantait le vent fripon soulevant les jupons sur le Pont des Arts, aujourd’hui, aucun risque de laisser quoique ce soit s’envoler, l’air ne passe plus à travers les grilles qui restent encore tant elles sont chargées en cadenas (photo 1) et sur la passerelle elle-même, les parapets sont actuellement remplacés par des panneaux dits artistiques, que l’on doit aux quatre street artistes : El Seed, Pantonio, Brusk et Jace.

Photo 1 1- Passerelle pour rejoindre le pont côté Institut de France
Viendront à l’automne des protections vitrées permettant aux amoureux d’admirer une des plus belle vue sur Paris sans pour autant museler leur amour d’un tour de clé !
Il semble que cette manie d’accrocher des cadenas et de jeter la clé dans un fleuve pour se jurer fidélité vienne d’Italie. A chacun sa conception de l’amour !
Toutefois, cette (fâcheuse) habitude a pris de telles proportions que les ponts de Paris en souffrent, les amoureux de la beauté aussi. La multitude de cadenas défigure les ponts mais leur poids fragilise également les structures.
La mairie de Paris a décidé d’agir depuis que l’été dernier un parapet s’est effondré, il n’en pouvait plus de porter tant d’amours verrouillées. Par chance, personne accoudé sur le pont et pas de bateau mouche en dessous au moment de la chute de la balustrade.
Les amoureux n’en faisant qu’à leur tête et ne se satisfaisant plus de se bécoter sur les bancs publics, il est impensable de leur faire entendre raison, c’est pourquoi, ce sont des panneaux pleins, n’offrant aucun moyen d’attacher le moindre cadenas, qui vont remplacer les traditionnelles grilles.
Les parois extérieures sont pour l’une l’œuvre de l’artiste d’origine tunisienne El Seed pour l’autre l’œuvre du portugais Pantonio. Le premier a calligraphié en arabe une citation de Balzac

Paris est un véritable océan, jetez-y une sonde vous en connaîtrez jamais la profondeur.

Le second a peint un entrelacs de cordes qui se brisent en leur centre.
Je n’ai pas de photos des extérieurs, peut-être plus tard !

Petit parcours en images, il n’y a pas tout bien sûr, juste une partie :

A l’arrivée par la rive gauche l’Institut de France dans notre dos, et après avoir constaté qu’il reste encore beaucoup de cadenas à enlever, on trouve deux panneaux qui se font face, l’un écrit en miroir « Love is the key »  (photo 2) disent-ils !
Photo 2 2_ Love is the key en miroir vue Institut
Et la suite montre les cadenas fondus, tantôt en noir, tantôt en couleur (photos 3- 4 – 5 – 6). C’est l’œuvre de Brusk, un jeune lyonnais connu pour ses coulures. De loin cela offre un panorama chatoyant pas désagréable à l’œil.
Photos 3 – 4 – 5 – 6


Viennent enfin les personnages de Jace, jeune artiste réunionnais. On appelle ça les « Gouzous » paraît-il. Ils représentent une vision assez étrange de la France, et de Paris. Je vous laisse juge. Le détail suit la photo 7- Jace_fresque Paris personnages simplifiés
Alors que la vue est imprenable sur la Seine avec le Louvre sur la Rive droite, le Musée d’Orsay sur la Rive Gauche et la Tour Eiffel au loin, Jace nous montre une clé ailée forçant un cadenas personnalisé par des mains qu’il lève en signe de reddition. 8- Fresque la table
Le panneau suivant illustre l’art de la table, tradition bien française qui n’apparaît pas ici sous son meilleur jour. Un conducteur alcoolisé sort de toit d’une 2CV et poursuit un escargot transformé en hamburger qui se dirige lui-même vers de petits personnages aux couverts plus grands que le ventre. 9- La table grenouilles sanguinolentes aux cuisses cuisinées
Voilà donc ces « gouzous » affamés. L’un attend l’escargot, l’autre s’est visiblement attaqué à une grenouille que l’on voit sanguinolente privée de ses cuisses. Si les traditions culinaires françaises peuvent surprendre, ici une chose est certaine, elles ne donneront pas envie aux touristes de goûter. Passent ici pourtant des gens de toutes nationalités dont certains ont sûrement des habitudes alimentaires que nous ne comprenons pas ! 10- French cancan taggé
Après les plaisirs de la table, ceux liés au divertissement. Ici, un quatuor de danseuses de french cancan déjà tagguées. L’art sur l’art ? 11- Départ en vacances
L’heure est aux vacances, Paris plage va prendre ses quartiers d’été. Une famille agrémentée d’un cochon en maillot de bain (cela signifie-t-il que les parisiennes sont un peu rondes et rosissent sous le soleil de la ville ?) poursuit une vache en culotte verte qui suit elle-même deux kayakistes. 12- Clochard avec caddie poursuivi par coq
La promenade se poursuit vers la rive droite, toujours aussi flatteuse pour notre belle capitale. Cette fois c’est un duo de clochards avec leur caddie débordant qui fuient devant un jeune portant sur l’épaule une chaîne hifi si bruyante qu’elle en effraie même un coq perché sur la tête d’un enfant. 13-Suicide et baignade
Il manque des scènes mais celle-ci m’a laissée particulièrement perplexe. Alors que dans la partie gauche un jeune couple en maillot de bain et bouée (dragon pour monsieur, cygne pour madame, réunis par un joli cœur) se rendent à la baignade, ils sont précédés par un homme en costume, une corde reliée à une grosse pierre autour du cou et tenant à la main un papier « Adieu ». Quelle drôle d’incitation pour les promeneurs ! Certains sont peut-être désespérés de ne plus trouver leurs cadenas, c’est risqué de leur donner cette idée ! 14- Touristes devant panneau indiquant villes de banlieue entouré de déchets
Nous avons changé de côté. En levant les yeux, nous ne verrons plus la Tour Eiffel mais l’Ile de la Cité. Sur ce parapet-là, un touriste plan en main semble très hésitant devant un panneau indicateur de villes de banlieue que tous les touristes doivent rêver de visiter : Grigny, Sarcelles, Argenteuil et Mantes-la-Jolie. Le panneau est d’ailleurs entouré de détritus très significatifs de la propreté de nos cités. 15- Machine crachant la pollution vue rive droite
Mais tout s’explique en matière de pollution. On voit là une machine crachant fumées noires et eaux polluées et notre pauvre Tour Eiffel a beau essayer de retrousser, du bout de ses gants roses, ses jupes en dentelle de fer, elle patauge dans le cambouis et les poissons crevés. C’est d’un romantisme ! La petite fille qui suit a d’ailleurs une jolie glace de la même couleur que ce dans quoi barbotte la tour ! 16- Oeil de surveillance
Une vue d’ensemble qui montre cette fois une caméra de surveillance très attirée par le joli maillot de bain de la courageuse baigneuse. Est-ce dire que Paris est parent de Big Brother  et que George Orwell a fait des émules ? Allons, levons les yeux un instant pour admirer la vue au-delà de ces étranges fresques. Il est reposant d’admirer la Seine léchant l’Ile de la Cité et la pointe du Square du Vert Galant, Henri IV sur son cheval tourne le dos à la Passerelle des Arts. 17- Pin up en lunettes de star et chapeau de soleil je suis paris
Nous terminerons cette promenade par cette dernière image. Une touriste un peu pin-up, portant lunettes de soleil et grand chapeau, tend un panneau « Je suis Paris », hommage non dissimulé aux victimes des attentats de l’hiver. Peut-on s’approprier à tout propos ce slogan qui a réuni dans la douleur des milliers de personnes ?
Voilà, notre promenade terminée. Les modes passeront mais les amoureux resteront et j’espère bien que le vent fripon chanté par Brassens ne se laissera pas arrêter pour soulever les jupons et envoler les chapeaux !

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À propos de Anne Lurois-Delassise

Naître au milieu des presses, des encres et du papier dans l’imprimerie familiale, relire des documents, fabriquer des livres, et lire, lire encore, lire par goût, par profession, et enfin écrire. C’est un chemin, celui d’ Anne, autour du livre, des textes, des mots. Un chemin qui l’a conduite à participer à des concours de nouvelle, à être sélectionnée, distinguée parfois. Et puis il y a les images saisies, les instantanés, et la photo qui s’impose alors comme une écriture silencieuse. Voir son blog →

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